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En toute liberté, avec les dauphins de Satayah.

 

Nous sommes armés. Jusqu’aux dents.

 

Tubas pendouillant, palmes aux pieds, masques sur les fronts.

Nous avons quitté le rivage depuis une trentaine de minutes, et les paysages arides du sud Egyptien sont invariables vu de la mer.

 

Comme le désert arabique, la mer ondule et forme son lot de vagues et de leurres ; le moindre simulacre grisâtre suffit à nourrir le fantasme. A tromper notre monde. Le regard scrute encore et toujours les horizons,  traque le signe annonciateur.

 

Les eaux turquoises et peu profondes du sud Egyptien sont réputées pour accueillir  régulièrement, plusieurs groupes de dauphins à longs becs.

 

Nous en avons déjà vu à maintes reprises, mais uniquement en surface.

 

L’opportunité de nager avec ces mammifères est une occasion rare ; un retour léger et insouciant vers notre âme d’enfant.

 

 Nous faisons face à un récif en croissant de lune, affleurant la surface. Le pneumatique avance prudemment. Dans un silence recherché.

 

L’œil expérimenté, le boat man les aperçoit le premier.

 

-         C’est les dauphins ? me demande ma fille.

-         Oui  ce sont eux ma puce. Mets vite ton masque.

 

Les cœurs battent comme le tambour dans nos poitrines et attendons scrupuleusement les consignes du guide pilote.

 

Nager avec des dauphins sauvages est sans aucun doute une expérience exaltante et inoubliable, mais on se doit de s’assurer que la rencontre se déroule dans le plus grand respect de l’animal.

 

Aujourd’hui c’est le cas. En outre, les conditions sont optimales. Nous sommes le seul bateau sur site.  

Et « seul », en Egypte ça vaut de l’or.

 

En milieu naturel  ou captif, les nages commerciales sont pratiquées un peu partout dans le monde. S’il est vrai qu’aucun argument ne justifie le confinement en aquarium, l’éthique et la morale ne sont pas non plus le leitmotiv de certains opérateurs de nage avec dauphins.  

 

Nous avons vécu le triste exemple sur  Shaab Samadai la semaine passée, au nord de Satayah. Les comportements irresponsables des pilotes de pneumatiques, lâchant  la clientèle dans l’eau aussi près que possible des mammifères, font de la rencontre une intrusion.

 

 

 

Imaginez un instant des hordes d’inconscients, crawlant derrière les animaux, hurlant dans les tubas, avides de contact physique…Méprisant  l’impact de leurs sottises sur l’équilibre des individus, voir des colonies entières…qui sait ?

 

A Samadai, le dauphin est réduit à un animal pour enfants et loisirs de plage.

 

 

Il est facile de jouer au donneur de leçon  après y être allés nous même. Et on  peut nous reprocher d’avoir favorisé ce genre de tourisme,  j’en suis lucide. C’est bien pour cette raison que j’écris mon impression sur ce spectacle, plus affligeant encore que dans un delphinarium.

 

 

Revenons sous terre, à Satayah…

 

Nous n’en croyons pas nos yeux. La mer moutonne. Droit devant.

 

Je m’assois sur un boudin du pneumatique, passe les jambes côté mer, ajuste le masque, mets sous tension mon caisson et  glisse dans le lagon. Mon clan suit. Le pilote coupe le moteur.

 

Nous restons immobiles. La visibilité est optimale mais nous ne les apercevons pas encore. Nous doutons. Vont-ils venir à nous ?

 

 Je sors alors la tête ; produit un coup de palme puissant afin de surplomber légèrement le niveau zéro.

 

Les ailerons fendent l’eau en notre direction. Nous allons nager avec des dauphins.

 

Ils sont là. Plusieurs. Un troupeau de soixante dauphins.

 

Sur un front de plusieurs centaines de mètres de large, les plus curieux passent en rang écarté en dessous de nous.

 

 Nous volons au dessus d’un tapis de dauphins. Cette première vision est inexprimable. Un sentiment envahissant de liberté.

 

Certains membres du bataillon poursuivent leur route, mais d’autres s’intéressent à nous.

 

 

 Les indigènes marins nous observent. Effectuent un second passage. Plus fripon, plus proche. D’un écart idéal pour  filmer et les photographier.

 

  

 

 

 

Cela virevolte, monte, se poursuit, descend, bondit, s’accouple, se chicane, claque le bec….

 

On dirait qu’ils pratiquent un jeu de séduction, qu’ils  veulent nous montrer comment ils beaux, puissants, agiles…j’aime à croire qu’ils cherchent un accord avec nous.

 

Leur beauté, leur ingénuité, leur sourire anatomique, leur caractère commun avec notre espèce de mammifère, tout cela confère une complicité sympathique.

 

Magie de la nature.

 

La troisième venue est intime, à peine plus loin que notre bulle individuelle. Deux bras nous distance.

 

Calme. Détente. Douceur. Confiance. Walhalla.

 

Eloquence de l’instinct, énergie formidable de l’amour parental. Pour notre plus grand bonheur, la descendance est autorisée à accoster les Senant.

 

Très près. Bien plus que leurs aînés.

 

Ils dansent, virevoussent et gravitent autour de la cible amusante que nous représentons.

 

 

 

Dans un élan sentimental, comme celui qui nous pousse vers nos semblables ; je fais un canard et glisse doucement vers le bleu. Pour tenter de vivre, l’espace de courtes secondes, en symbiose avec le monde  animal qui nous entoure.

L’indifférence et l’hostilité ne sont pas de rigueur, les petits accélèrent leur  train et spiralent leur nage sur l’axe descendant que je représente.

 

Je reprends la surface, deux viennent respirer aussi. Je replonge, ils replongent…plus loin, plus vite…je vrille, ils se taraudent…tête en bas, ils m’imitent aussi.

 

Je deviens le temps de cette  rencontre  un  chef d’orchestre qui coordonne le jeu des dauphins. Symphonique, de jazz ou de fanfare je n’en sais rien. Mais si devais ajouter un qualificatif à cet orchestre il serait sans hésiter, celui de l’amour.

 

Des coquins me frôlent subtilement. Je peux les toucher. Je veux les toucher.

 

J’hésite et abandonne l’idée, préférant gérer cette frustration par le plaisir d’observer les billes de mes tendres….

 

Peu  farouches ; certains malins joueurs viennent me filer quelques coups de bec dans les palmes, lorsque je m’intéresse aux copains me faisant face.

 

Emouvant.

 

 

 

 

 

Cette errance est incroyable. Singulière. Je n’avais encore jamais ressenti cette communion sous l’eau.

 

 Muré à ma seule fonction langagière, je prête alors la parole aux jeunes dauphins.

 

-         Pousse  toi, non, à moi ….facile ce tu fais , tiens regarde !  Eh toi individu venu de la terre, tu arrives à mettre ton corps ainsi ? …

 

 

Ces animaux sont fascinants et je saisis mieux aujourd’hui le caractère humain que l’on accorde à cet animal. Il suffit pour cela de croiser et lire dans leur regard ampli de malice et de jeu.

 

 

 Que retenir de ces instants ? Les fleurs du mal.

 

 

Une phrase de Baudelaire, dans l’homme et la mer.

«  La mer est ton miroir et tu contemples ton âme dans le déroulement infini de sa lame »

 

La mer est notre matrice, notre mère à tous. Le milieu dont la vie toute entière est sorti. Elle est aussi le reflet de notre avenir.

En la souillant, nous ne nous respectons pas nous-mêmes.

 

Ces dauphins sont sauvages. Affranchis des poursuites idiotes et intrusives.

Libres de venir vous voir, comme de partir. Laissez les être les seuls décideurs.

 

Il n’est point de rencontre sans liberté, ni de liberté sans respect.