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INDONESIE . SUMATRA.  Iles Banyak. Eté 2009.

 

 

 

Une fois de plus je pose le pied sur la marche d’un escalier dont j’ignore l’étage

 

Sourire.

 

 Oui, je souris car pour un désir d’aller sur les îles Banyak ; qui signifie « Beaucoup » en Indonésien ; je  ne dispose d’aucune information. 

 

Les miettes que Google me balance, ne rassasient pas mon appétit ; et le garde manger des forums consacrés aux voyages, est vide.

 

Rien de rien.

 

Malgré tout je suis séduis.  Le rien me mets toujours la puce à l’oreille. Le rien promet beaucoup.

 

Notre voyage est au trois quart consommé. Après deux coups de palmes à Pulau Rubiah dans le nord d’Aceh et deux coups de pédales sur les rives du lac Toba nous avons décidé de monter en terre Karo.

C’est vrai, un peu par défaut.

 

De France, je pensais qu’au lac Toba il me serait facile de recueillir des informations rassurantes quant à l’intérêt de snorkler sur les îles Banyaks. Le littoral EST de Sumatra est réputée pour ses vagues.

 

Déconvenue.

 

Le seul gars en capacité de me fournir les précisions attendues a été  Andy, ce loueur de mobylettes de Tuk Tuk. Il a longtemps été guide en Jungle et m’assure que les Banyaks sont idéales pour le surf.

 

«  Banyak ombak, arus kuat, berbahaya laut !”

Beaucoup de vagues, les courants sont forts et la mer dangereuse !

 

Et merde.

 

Nous sommes déçus. Forcément. Cela faisait des mois que l’on se bassinait mutuellement avec cet archipel.

Comme les cachets, on bouffait de l’île Banyak matin, midi et soir.

La cure de désintoxication  n’aura duré que trois mots.

 

Sans cette indication, nous ne serions jamais montés jusque Brastagi.

 

De bon augure, signe annonciateur, présage ? Peu importe maintenant. Nous nous adaptons au voyage.

 

Nous arrivons sur la petite ville de Brastagi en fin de matinée.

Arrimée sur les hauts plateaux  entre les volcans fumants de Sibayak et Sinabung, Brastagi n’est pas sans charme et  ne ressemble à aucune campagne que l’on ait déjà vu.

 

 

La ville cultive la différence ; Céréales, protéagineux, oléagineux quadrillent ses alentours.

 

 

 

Brastagi est le jardin de Sumatra. Et on jouit d’une fraicheur retrouvée. Il y fait particulièrement doux.

 

Nous posons les sacs au losmen Sibayak. Simple mais chic endroit, tenu par une famille adorable et très serviable.

 

Nous y déjeunons très bien et partons à pied découvrir le centre ville. Nous devons trouver un coin internet pour filer quelques nouvelles. Cette campagne offre peu d’intérêt pour celui qui avance sans regarder.

Le cœur de Brastagi se résume qu’à une seule et grande artère.

Jalonnée de petites aortes semblant être abandonnées, la rue principale est excitée par la poésie du délabrement.

Du boucan et du bordel comme j’aime.

 

Nous longeons les étals de durians, cocos, volaille ensanglantée ou autres sayur (légumes) à même le trottoir ; avant de s’aiguiller à droite vers ce qui semble être le marché central.

 

 

 

Celui-ci est scindé en deux parties ; un  pour le consommateur lambda, l’autre pour l’export.

 

Si le premier ressemble à ceux que l’on peut observer en Indonésie, le second prend des allures de Rungis.

 

Spectaculaire.

 Les forces générées, les volumes déployées, les couleurs, les transports ; tout est démentiel ici.

 

Une houle de monde s’attèle à la tâche.

Des femmes fagotent de longues herbacées, d’autres conditionnent des carottes. Sur les dos, des hommes charrient, soulèvent, déplacent des tonnes de produits frais.

          

Ils ne sont pas tous jeunes. Je remarque un ancien étouffé par le poids d’un sac de pommes de terre.

La scène exhale l’effort, le labeur,  la force et l’acharnement. La réalité du pain quotidien.

 

 

Respect.

 

Nous restons ici un bon moment à contempler ce jardin d’actions, avant de reprendre notre découverte dans le haut de Brastagi.

 

Un office de tourisme nous saute aux yeux.  Suffisamment rare pour être dit, nous nous approchons par curiosité.

 

«  Buka » me dit Morgann. C’est ouvert.

 

 

Pour les prochains jours nous projetons désormais de grimper sur l’un des volcans et descendre jusqu’ à la cascade de Sipisopiso.

 Et puisque toute information est bonne à prendre, nous y entrons.

 

-         Selamat siang ! Bon après midi.

 

Un moustachu d’une quarantaine d’années nous accueille. Sur le mur, une affiche punaisée promouvant les iles Banyaks.

 

Isa et moi marquons un blanc. Un de ces silences qui suppose beaucoup de complicité pour se comprendre.

 

« Qu’est ce que l’on fait ? » me soufflent ses yeux.

Je lui réponds d’un sourire.

 

Pour une fois que nous tombons sur une source, je sonde puis géhenne l’agent d’un comptoir de questions.

 

Comment, où, combien.

 

Même si son puits finit par tarir, nous y trouvons quelques pépites. Nous savons que l’archipel compte des îles propices au snorkeling.

 

On the road again.

 

Nous sortons très enthousiastes de l’office et dégottons après un négoce musclé, un bemo pour après demain. 

 

Nous organisons aussi, et très facilement, notre journée de demain. Nous nous limitons à la cascade de Sisipiso puis à la découverte des villages Karo environnants. Un classique dans le coin.

 

 

Jour 3.

 

 

Réveil à 5 heures.

Loïck est fébrile. Fiévreux.

 

Les nuits sont très fraiches à Brastagi, depuis hier il a choppé une sorte d’angine. Il nous fait le coup à chaque fois que l’on doit rouler plusieurs heures. Même si le pire n’est pas toujours ce qu’il y a de plus probable, l’appréhension gagne du terrain.

En se rapprochant des Pulau Banyaks nous nous éloignons aussi de l’urbanisation et du « confort » sanitaire.

 

Le bemo est bien là. Il est 6 heures. Nous devrions arriver à Singkil vers 13 heures.

 Nous réempruntons la route menant à la cascade de Sisipiso et poursuivons ensuite sur le flan ouest du lac Toba.

Parfois l’âme se gonfle d’une émotion inexpliquée. Elle reconnait un endroit comme si elle lui était prédestinée. J’aime tant l’Indonésie.

 

Le panorama sur le lac est fantastique.

 

La route, elle,  est  de forge. Bien loin de la vision mielleuse qu’offrent les paysages. A rendre ours n’importe quelle Célimène.

 

Loïck s’est endormi sur Isa. La tête posée sur les genoux de sa mère. Sa môman. 

 

Quinze ans déjà. Je le vois grandir. Je vieillis. Et l’allure est folle. Pas comme ce bemo.

 

Nous avalons les bornes comme un âne sans carotte.

On ne franchit pas les vingt  à l’heure. De toute façon il serait funeste de vouloir aller plus vite ; la route est de condition misérable.  Les vingt cinq kilomètres depuis le nord du lac Toba jusqu’ à Sidikalang semblent avoir livrés bataille contre des bombardiers.

 

 

L’optimisme étant une affaire de volonté, je vois en cette avance trainarde  l’avantage de jouir des paysages.

 Tantôts côtiers, tantôts de plaines. Par endroit la jungle semble si intouchable, si primaire que l’évasion est totale.

 

Nous marquons un arrêt d’une courte durée avant d’entamer la descente vers la mer. Singkil.

 

Nous roulons encore trois heures. Puis encore une autre à travers des plantations de palmiers à huile.  La course à la régression des surfaces a bel et bien pris son élan par ici.

La région est pourtant accidentée, mais chaque parcelle de terrain plat est investit.

 

Huile, huile, huile…partout. Complètement dingue.

 

Nous ne sommes plus trop loin, nous voyons la mer.

Le littoral est marécageux. La mangrove prédomine.

 

Nous arrivons sur Singkil vers 14 heures.

Le chauffeur ne connaît pas le coin et me demande où aller. Hum…

 

Je lui dis que l’on souhaite chartériser un bateau pour rallier  Pulau Balai, l’île la plus proche du continent.

 

Il effectue moultes arrêts. La route du port est une information pas si simple à obtenir. Apparemment.

 

Nous allons, revenons, re-allons, re-revenons...Le poivre me monte au nez. L’effluve annonçant la galère.

 

Aucun port. Nous ne trouvons rien de semblable.

 

«  On va arrêter de tourner en rond » dis je.

 

J’oriente le chauffeur vers un losmen que j’ai remarqué tout à l’heure en bord de dune.

 

 

Le bemo nous dépose dans la courette ensablée du Bidadari hotel. Sans aucune surprise le coin de Pulo Sarok  est calme. Nous faisons pourtant l’attraction.

Une femme, la propriétaire, sort sur la terrasse pour nous accueillir.

 

Je nous accorde aucun répit et la questionne sans délai sur les bateaux effectuant la traversée.

 

Je parviens à faire comprendre notre requête mais ne saisis pas toutes ses explications. Seule certitude cela ne pourra se faire que demain matin.

 

 - Besok paggi !

 

Je n’ai aucune idée s’il s’agit d’un stratagème pour que l’on reste  au moins une nuit ici, mais compte tenu de l’état de fatigue de Loïck ; c’est sans l’ombre d’un doute la plus sage décision.

 

 

Nous déballons les sacs sur le parvis carrelé. Et voyons pour une chambre.

 

Quatre piaules, nous avons l’embarras du choix car elles sont toutes libres.  Me voilà rassuré, je craignais le surbooking.  Humour.

 

 

Il fait faim.

 

Nous parons au plus pressé en choisissant la bicoque attenante. Mauvaise pioche. Très mauvaise.

La vision de la cuisine réveille les mauvaises fièvres. 

Le riz n’a de blanc que le nom ; et les minarets de mouches  s’ajoutant à l’épaisseur gluante du poisson font de nos bouches un barrage militaire. Rarement vu aussi une assiette aussi repoussante.

 

Nous savons d’ores et déjà où nous ne dînerons pas !

 

Comme Isabelle et les enfants, j’aurai préféré rentrer me reposer un peu au losmen mais nous ne savons toujours rien de précis pour demain.

 

Singkil  ne doit rester qu’une escale, pas le terminus.

 

Je pars à pied vers ce que j’imagine le centre ville. En longeant le littoral, je trouverai bien le port. 

Fait chaud quand même, dans ce patelin. Hyper lourd. 

 

L’ambiance se rafraîchit dès lors que je passe devant un lycée.

 

- BULE !!!   Un blanc !

 

Tous en rangs d’oignons dans la cour, je joue malgré moi le marmiton en faisant sauter tout ça ! 

 

Les lycéens quittent tous le rang, brûlent le pavé  pour empoigner la grille et m’invitent à les rejoindre. Par respect, je reste au portail.

 

Je baragouine en Indonésien. Cela fait son effet. L’énergie est là et s’inscrit à chaque fois que j’ouvre la bouche. Mais l’émulation  s’épuise lorsque l’adulte en responsabilité les rappelle à l’ordre.

 

 

Je marche encore une quinzaine de minutes avant d’approcher Pelabuahan Bengkollan.

Le port de Bencallan. Si, si c’est bien un port. C’est écrit sur le panneau.

 

 

 

J’emprunte une planche bringuebalante et atteint sans encombre la rive de l’estuaire. Assis sous une tôle leur offrant l’ombre, un groupe d’anciens est installé  à la manière des papés marseillais. A la traaaaannnqquuillle…

 

Ici on ne sirote pas le pastis à l’olive, les hôtes me proposent gentiment  un kopi. J’accepte volontiers, et  cela me permet d’en savoir davantage sur les Banyak.

 

La plupart d’entre eux sont pêcheurs ou bateliers. L’un d’entre eux pointe du doigt un caboteur et m’informe qu’il quittera Bengkollan demain matin à 8 heures.

 

C’est du rafiot, mais il rejoindrait Pulau Balai en trois heures.

 

 

Je finis le kopi, et retourne à l’hôtel plus léger.

 

Jour 4.

 

Le Bidadari ne propose rien pour le petit déjeuner, nous sommes obligés de nous rabattre sur le boui boui attenant. Nous y achetons quelques biscuits  pour les tremper dans le café.

 

Nous payons la chambre (150 000rps) et attendons les Becak que j’ai commandé pour 7h30.

Huit heures moins cinq. Pas le moindre son d’une pétrolette dans les parages. Je commence à flipper ; je nous imagine rater le bateau et devoir rester ici. Et Singkil c’est un trou à rats.

 

Nous voyant reluire la montre, le proprio nous propose de nous déposer au port en voiture. Soulagement.

 

Bengkollan est un poil plus animé qu’hier après midi, mais nous sommes bien loin des frénésies portuaires.

Le rafiot boucane, charge les dernières marchandises avant de nous faire grimper.

 

L’antre du bateau emporte nos sacs à dos. Un plancher de linteaux est emmanché pour couvrir la cale. Nous pouvons prendre place.

 

Le capitaine désamarre et son diesel ronronne une poignée de minutes après.

 

Euphorie.

Nous avons du mal à réaliser que nous sommes en route pour les Banyak. L’affaire n’aura pas été simple !!

Les enfants se sont fait happés, dans la cabine du capitaine, par une jeune femme. Elle parle Anglais.

 

Hoki est étudiante à Medan et rentre sur Pulau Balai ; son père est souffrant.

 

En sortant de l’estuaire, nous passons devant des amas de béton balafrant la mangrove. La jeune femme me confirme qu’il s’agit de l’ancien port, rendu dans cet état par le tsunami de 2004.

L’épicentre du séisme serait les îles Banyak selon le centre d’alerte du pacifique. Avec une force de magnitude de 7.8 sur l’échelle de Richter, on saisit un peu mieux ce qu’a dû être l’impact de la vague  par ici. Surtout lorsque l’on regarde la déglingue ambiante. Rien ne semble avoir bougé.

 

 

Epousant la même forme que notre Gironde, l’estuaire de Bengkollan ouvre sur une baie protégeant du large. Le bateau chausse la courbure du littoral quand le moteur toussote, crachote puis cale.

 

Un ange passe.

 

Un mécano fait le danseur de corde sur la charpente du pont et entre dans le placard des machines.

Je demande à Hoki si nous sommes tombés en panne et elle me répond  par la négation. Elle m’informe des intentions du capitaine. Il jauge la mer mauvaise et préfère mouiller son bien à l’abri.

-         Sais tu combien de temps cela peut prendre ?

 

Ma question est  naïve. Vraiment.

Depuis le temps que nous voyageons en  Indonésie nous savons que les Indos excellent dans le jam karet. L’heure élastique.

 Autrement expliqué; à vouloir que tout soit dit, on ne nous dit rien. Chose indéniable, aucun  Indonésien n’a de montre, mais ils ont tous le temps !

 

-         Je ne sais pas. Peut être une heure. Ou deux peut être, me réponds l’étudiante.

 

Bingo. Cela va être long.

 

Trois heures. Quatre. Puis cinq. L’heure du pipi pour les filles. Je me demande même comment elles ont pu attendre autant.

 

-         Où je peux le faire ? me demande Morgann.

-         Euh ??? Je ne sais pas, là derrière les cartons.

-         Là ? Tu m’a pris pour une quiche ou quoi  Papa ?

-         Ben patiente alors.

 

Six.

 

-         Je n’en peux plus là ! Caches moi maman.

 

Avec les cartons, Morgann se construit un toilette de fortune mais au moment de l’action libératrice ; Loïck coupe le robinet.

 

-         Arrête Morgann ! Ils te regardent !

Coupée dans son élan, ma cantatrice quitte la scène illico presto. Trop de spectateurs au premier rang. Une demi-douzaine de têtes posées aux fenêtres de l’autre bateau dans la baie. La diva devient trash metal hard rockeuse.

 

-         PAPA !! Je croyais qu’il n’ y avait personne dans ce bateau !?

-         Oui je croyais…fais le ici, personne ne te verra.

-         Mouais !

 

 

Sept heures maintenant que nous sommes bloqués. Il est 15 heures. Les estomacs râlent. Comme des bleus, nous n’avons rien prévu de consistant. Nous nous sommes partagés les six gaufrettes restantes de ce matin, mais ce qu’il manque c’est de la flotte. Et c’est plus préoccupant.

Et si cela devait durer encore plus. Que puis-je faire. Je commence à gamberger sec, surtout lorsque j’observe le flegme des Indos à bord.

Le rivage n’est pas si loin. Moins d’un kilomètre. Je pourrais l’atteindre facilement à la nage mais comment pourrais je revenir sans mouiller la bouffe.

Je m’enferme dans un dédale de questionnements sans réponses.

 

La chaleur, hélas, m’empêche de bien  concentrer mes pensées. Il fait une de ces touffeurs qui décourage tout effort mental. Mes larves d’idées  éclosent puis papillonnent. Mon esprit volette et ne se fixe sur rien. Je suis mou du ciboulot.

 

Dans les flots des heures identiques, je me remémore l’année. Les bons comme les mauvais moments.

 

Un autre bateau s’approche. De près. Et vient nous treuiller à l’aide d’une corde.

 

 

Nous a bien pris pour des dudules le capitaine. Son moteur est bel et bien hors service. Je trouvais cela curieux aussi, la mer me semblait plutôt praticable.

 

Positivons, je ne devrais pas me mettre à la baille dans cette eau  « tout à l’égout ».

 

CCCHHHHHRRRRROOOOOOOKKKKK !!!!!

 

La réjouissance est de courte durée.

 

La  marée est au plus bas, nous sommes maintenant ensablés sur un haut fond. 

 

On n’y croit pas. C’est une blague. Une caméra cachée. Marcel Beliveau sa sortir et nous dire que l’on s’est fait couillonner.

Si on le raconte en Bretagne, nous serons congédiés.

 

-         Bon, ben il n’y a plus qu’à attendre. Me sourit Isa.

 

Le mécano embarque sur le remorqueur et rejoins la côte afin de réparer la pièce défaillante.

 

 

Les enfants en ont ras le bol. Moi aussi,  mais je me dois d’être rassurant. Digne aussi.

 Si treize heures est l’heure du pipi féminin, seize est l’heure du cadeau masculin.

 

-         Je vais chercher à boire et à manger.

-         Comment ?

-         Je vais me foutre à l’eau. Je dois avoir pied.

-         PAPA ! Mais elle est dégueu l’eau. Me souffle mon fiston.

 

Me vois mal me libérer sur le pont dans les cordes d’amarrage et faire l’innocent lorsque l’outrage sera découvert.

 

     - Ce n’est pas grave, je n’aurais que les cuisses de souillées.

 

J’ôte mon bermuda, mais garde ma chemise. Elle devrait rester à l’abri. Et choisis la proue pour le grand saut.

 

Mes tendres se déplacent à bâbord pour admirer mon plongeon façon ultra brite.

 

Le plouf est à magnifier. Tout comme ma technique de pénétration dans l’eau.

 

La couleur de l’eau m’inspire, je  me vautre comme une  bouse. Comme un nain prétentieux les bras levés sur la toise.

 

 Caleçon, chemise, lunettes, porte monnaie, montre. Tout y passe. 

 

Au sec sur le pont, ça se marre.

 

Humide et crotté, j’arrive  sans plus de difficultés à la pointe de l’ancien port.

 

Aux genoux, mollets puis chevilles, je franchis l’accumulation de débris organiques. Enfile mes claquettes et marche vers les boutiques environnant Bengkollan.

 

Tout le monde a faim et soif. Moi aussi. Mon urgence est ailleurs.

 

Je vais bien trouver un petit coin peinard pour libérer l’otage. Cela serait idiot de l’avoir retenu si longtemps et  se faire cueillir si près de la rançon.

 

Ici c’est pas mal. Non pas là, on peut me voir. Ah oui ici ! Non. Trop de passage devant des palétuviers.

 

 

 

A défaut de pouvoir faire la commission, je décide d’aller les acheter.

 

Je prévois grand et commande huit riz fris. J’ai natation juste après.

 

Je rebrousse chemin, reviens au bateau via les lagunes et trouve enfin la flache de délivrance.

 

Nous avalons les nasi goreng sans se faire prier et  attendons que la marée montante délivre à son tour le bateau.

 

Vingt heures. Le soleil a abandonné l’horizon depuis une heure trente ; les néons du bateau ivre s’animent.

 

Les bestioles aussi.

 

Moustiques. Moucherons mais surtout les cafards. Et vu la taille, ils sont bien nourri. Attirés par la lumière crue, ils sortent par dizaine. Puis trentaine. L’invasion.

 

Cette vision désagréable force le  futur proche.

 

-         On ne peut pas dormir là, Yann.

-         Mets le sac sous ta tête. Je suggère à mon épouse.

 

Mes trois moitiés se lèvent illico et se postent sur le pont comme les bobbies devant Buckingham.

 

-         Tu parles d’un palace ! me balance Isa.

 

Ma plaisanterie tourne vite au cauchemar lorsqu’une petite poignée de ces promeneurs sur pattes trouvent refuge dans mon bermuda, et un autre sur le pavillon de mon oreille. Pouah !! j’en frissonne encore…

 

 

La pièce réparée arrive enfin.  Et même si cela ne résout rien au problème des rampants, nous pourrons partir rapidement. Nous devrions être sur Pulau Balai avant minuit.

 

Aidé d’une lampe torche, le mécano installe la pièce en quelques minutes seulement et fais crachoter le diesel.

 

-         Nous devons retourner au port de Bengkolan récupérer quatre étudiants m’informe Hoki.

 

Faut être zen. L’attente devient irritante nerveusement.

 

Attendons.

 

Une heure. Deux heures. Puis trois.

Les étudiants arrivent.

 

-         Le capitaine me demande de vous dire que nous ne partirons que demain matin à 6 heures lorsque la mer sera favorable. Nous traduit  Hoki .

 

Et si la journée de demain était le reflet de celle d’aujourd’hui. Nous souhaitons que demain soit un autre jour. Nous quittons le bateau et marchons jusqu’au Bidadari hotel.

 

 

JOUR 5.

 

Lessivés. Nous nous levons tôt pour trouver un speed boat. Hoki m’indiquait hier que pour chartériser un bateau rapide, il fallait se rendre dans un port au nord de Singkil.

 

Nous remercions les adorables proprios du Bidadari de nous avoir ouvert une chambre si tardivement et retrouvons la route du port.

Nous grimpons dans deux becak et leur demandons de nous déposer au fameux port.

Notre présence suscite de la curiosité chez notre conducteur ; je tente alors de lui expliquer que nous sommes désireux de se rendre sur les îles Banyak le plus rapidement possible. Nous redécollons pour l’Europe dans huit jours. Les Banyak c’est pour aujourd’hui, pas pour demain.

 

-         Kapal motor ? saya tahu ! Un bateau rapide ?  j’en connais un !

 

 

Quelques minutes suffisent pour rejoindre le « centre ville » de Singkil. Le chauffeur se stationne devant un magasin de fringues. «  Korean style », puis m’invite à y entrer.

 

Le gérant du magasin possède un speed boat.

 

-         Kita mau ke Pulau Tailana. Berapa arga ? Nous souhaitons aller sur l’ile de Tailana. Quel est ton prix ?

 

Nous convenons un million de rupiah l’aller retour. (70 euros).

 

Le seul point positif de notre journée d’hier, est la moisson d’informations recueillies par un homme d’une quarantaine d’années vivant sur la grande île d’ Haloban. Certes, je n’ai pas tout saisi le contenu de sa profession ; mais le gars a bossé pas mal d’années en tant que fonctionnaire du parc maritime ou un truc dans le genre.

 

Je sais désormais qu’il est possible de dormir sur plusieurs îles, mais certaines sont plus tournées vers le tourisme vert. L’état Indonésien semble vouloir promouvoir l’archipel, et de fait à construit 4 ou 5 bungalows sur Tailana et Palambak Besar.

 

A l’entendre, Tailana est un petit bijou de la nature. Eau cristalline, fonds coralliens superbes, présence de nombreuses tortues, et parfois quelques dugongs.

 

Je sors de la boutique et informe le reste de la famille de la bonne nouvelle.

 

 

Le chauffeur du becak nous conduit jusqu’au port, semblable à Bengkollan. Une minuscule embouchure.

 

Le bateau est là, sous le pont. Une modeste plate en plastique jaune, avec un moteur de 45 chevaux au cul.

 

Nous patientons sur la berge où les questions fusent de toute part. Je profite de l’intérêt que nous déclenchons pour jauger les avis concernant Tailana.  Tous convergent vers ce qui m’a été rapporté hier. On va s’en mettre plein les mirettes. Dommage qu’il nous reste si peu de temps.

 

Le gars revient avec son moteur, écope sa barcasse et nous invite à prendre place.

 

 

Le bateau remonte lentement le courant, glissant furtivement et essayant laborieusement de deviner l’orientation des passes entre les bancs de sédiments de la mangrove.

 

 

 

Deux trois clichés pour immortaliser ce qui semble être la fin de notre galère pour l’archipel des Banyak, je profite du paysage merveilleux.

Singes, buffles d’eau, échassiers, maisons sur pilotis. Tout y est.

 

 

Le temps vire à l’orage, ce qui pare la nature de ses plus chaudes couleurs. Le ciel gronde. Les nuages sont gonflés comme des panses d’ânes. 

Nous sortons vite les ponchos et les housses étanches pour recouvrir les sacs. La rincée est inévitable.

 

La déverse est impressionnante. Telle que nous ne voyons pas à un mètre. Notre guide du jour connait bien les lieux. Et fait un arrêt sur un ilot où une ruine bétonnée peut nous abriter le temps du torrent.

Les craintes d’un hier ressurgissent.

 

Vingt minutes s’écoulent. La pluie cesse, nous réembarquons.

 

La mangrove sinue, s’élargit puis s’ouvre d’un coup sur la mer. Comme une frontière, une vague de passe marque le changement d’univers.

 

La tâche est ardue, mais nous franchissons l’essorage sans encombre.

 

Soulagés. Heureux. Surtout lorsque nous apercevons la silhouette des îles sur l’horizon.

 

Nos yeux pétillent. Nous allons terminer notre séjour en terre Sumatréenne sur une note bleue.

 

Cela fait une heure trente que nos avons quitté Singkil. La mer creuse.

Rien de méchant. Mais je suis inquiet par la façon dont le gars appréhende la houle. Il prend tout de face.

 

Le temps vire vite. Nous voyons les palmiers de Pulau Balai.

 

Chaque minute qui passe est un train de vague supplémentaire. Les plus alarmistes sont celles qui viennent fendre l’écume su la proue du bateau.

 

Je me retourne vers le boat man. Il grimace en regardant au loin.

 

L’amplitude forcit encore. Le comportement du bateau ne me rend pas serein. Il n’est pas question de mur d’eau ou de vague scélérate, mais tous les deux mouvements la proue s’immerge.

 

L’eau s’engouffre par centaines de litres, atteint les mollets et menace la flottaison. Nous jouons avec le feu.

 

-         Papa ! le mec pleure m’interpelle Loïck.

 

Cela craint pour nous tous.

 

-         Kembali, kembali !!!   Faut rentrer, faut rentrer !! me crie t il en panique.

 

 

J’acquiesce de la tête et écope énergiquement.

 

-         Oh non ! Non Papa. Je ne veux pas rentrer, regarde ce n’est plus loin !

-         Morgann, c’est trop dangereux. Même si nous parvenons à rejoindre l’ile, le gars ne reviendra sûrement pas Mercredi nous rechercher. Avec la frayeur qu’il a eue, je pense qu’il est vacciné.

 

 

 

Cette énième tentative est la dernière.  A chaque échec sa morale, il sera  la réussite pour quelqu’un d’autre.  Pour vous peut être. Toujours est il que si l’un d’entre vous parvient à s’ y rendre. Faites nous marronner.

 

Pour plus d’infos pratiques, veuillez vous rendre sur Tashi Delek, le forum d’ Impressions Vagabondes