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              Ohonganamanyawa, le peuple de la forêt

Partir loin, c’est surtout aller au-delà de soi- même

 

Moluques nord. Halmahera. Baie de Daru.

 

Ivresse.

Je ferme régulièrement les yeux depuis déjà quelques heures pour demeurer au plus près de ces images aphrodisiaques; instants faisant naître en moi un eden.

Maluku Utara, mon paradis.

 

 

Doux, tiède et poisseux est le vent ce matin. Chaud, il colle à la peau et apporte de la jungle le silence qui précède l'orage. Suffisamment fort aussi pour guider et déchirer le voile du matin sur les cônes fumants d'Halmahera.

Des volcans. Partout. Posés sur l'eau comme des corbeilles à l'envers sur une table.

Le soleil, encore trop timide, joue à cache-cache avec les nuages gonflés comme une panse d'âne. Les écluses du ciel sont prêtes à s'ouvrir d'un moment à l'autre.

Toutefois certaines lumières, plus malignes, plus éclairantes que d'autres; balisent la douce progression de notre pirogue. Roulant sur le fil de nos prochaines rencontres, la pirogue à balanciers évolue sur le gris bleu avec la même élégance qu’un gerris sur un lac.

Le tronc d'arbre taillé avance, tangue, roule. On vit, on voit au ralenti.

Quiétude mystique perturbée par le moteur tapageur de notre embarcation tape à l’oeil.

La mer devient blanche. Il pleut. Le rideau de pluie qui nous entoure nous ménage une intimité sans pareille. Je sors le parapluie rose du boat man pour protéger notre essentiel.

Du ciel la vue doit être insolite, comme si un gros champignon avait soudainement poussé sur la pirogue. Nos couleurs doivent intrusivement contraster avec cet univers de jungles et de mer.

                                 

 

De Daru, nous mettons près de deux heures trente à rejoindre le littoral volcanique de Subaem, modeste bourgade située sur le flan central ouest de la partie Est d'Halmahera.

  • Il était temps qu'on arrive...c'était à la limite du supportable. Me dit Isabelle.
  • Ouaih ! On avait le cul en feu au dessus de ce truc ! Ajoute avec délicatesse Morgann.

Partis s'abriter sous l'unique bâche de la pirogue à balanciers, mes trois chers étaient aussi assis et entassés sur la seule planche du bateau... au dessus du moteur. Tétanisés par le manque d'espace et de mouvement, la pirogue n'avait pas couvert un mille marin que les derrières rougissaient déjà.

  • Tu veux que je te montre comment je suis goreng (frie) ? Me propose ma fille.
  • Non non ça ira ma puce, je te crois.... dis je en esquissant un sourire.

 

Sans étonnement nous découvrons en Subaem, un jeune coin complètement paumé. C'est pourtant un des seuls endroits mentionnés sur notre carte.

Comme dans les villages du Far West, le patelin semble s’être construit rapidement. De bris et de brocs. Ce qui n’était même pas un hameau il y’a quelques années, s’est doucement transformé en un gros village.

- La fièvre du bois et du minerai. M’explique Udhien, notre ami Indonésien venu sur Halmahera pour nous accompagner.

Les richesses naturelles d’Halmahera attirent de plus en plus de monde ; des Javanais et des Sulawesiens pour la plupart. Mais aujourd’hui comme hier ils ne sont riches que d’un immense espoir. Surestimant grandement les bénéfices, cette nouvelle migration demande avidement le développement de ces nouvelles terres, tout en sous estimant les désastreuses conséquences humaines et écologiques que cela engendre. Les seuls qui tirent profit de cette manne sont les industries forestières et minières; pirates des temps modernes.

Nous rejoignons le seul losmen de Subaem, le Barokah, en milieu d’après midi. Un Rumah makan (restaurant familial) attenant, le homestay dispose de six petites chambres où le confort est à la hauteur du prix dérisoire. Notre arrivée fait sensation ; les gens sont éberlués, fascinés et immobiles.

Après le traditionnel « Dari mana » (D’où venez vous ?), ils enchaînent rapidement sur la raison de notre venue. Nous prenons place, à leurs côtés, sous la terrasse du losmen.

  • Saya bukan scientifik. Saya mau bertemu orang Togutil. Non, non je ne suis pas scientifique. Je viens ici en famille et en vacances pour rencontrer le peuple Togutil.
  • Orang Outans ? Les hommes de la forêt ?
  • Ya. Oui.

Udhien, qui s’est absenté un court instant, reprend le fil de la discussion afin d'éclaircir nos motivations à l'autorité gouvernementale, nos interlocuteurs. Passant de l'anglais à sa langue maternelle, Udhien brise toutes les barrières linguistiques et créé ainsi un lien lumineux entre chacune de nos passerelles interrogatives.

Il leur explique qu’il est guide professionnel ; mais avant tout un passionné de peuples tribaux. Que pour nous mener là où nous sommes aujourd’hui, il a écourté un de ses tours avec un groupe d'Allemands.

Il souhaite à travers ses dix jours de vacances, décrit il, nous faire enregistrer l’importance de protéger le mode de vie des Togutils. En nous faisant rencontrer dans un premier temps des Togutils sédentarisés; dans un second découvrir un complexe fixe construit par le gouvernement pour ces hommes. Et dans un troisième et dernier temps rencontrer les Ohonganamanyawa (Les Togutils libres); le peuple de la forêt.

La chronologie des rencontres n'est pas anodine, il souhaite que nous cheminions intellectuellement pas à pas. Que nous percevions crescendo la fragilité existentielle de l’ethnie. Non pas seulement pour nous construire un simple et beau souvenir d’été; me dit il; mais plutôt pour faire passer un message à travers mes carnets. Il est persuadé qu’ainsi je participe concrètement à une mémoire pour ce peuple en sursis.

- Il faudra écrire Yann. Pour se souvenir d'eux; mais surtout pour me permettre à travers toi, de témoigner et crier leur existence...

Alors que ses mots raisonnent encore en moi, je lui promets de matérialiser ces proches et futures rencontres sur papier...tout en sachant que mon témoignage restera sans voie.

Optimisme. Naïveté. Magnifique Udhien. Quel incroyable personnage.

Figurément, je suis assis. Et après traduction, les fédéraux ne bronchent pas mot non plus.

La rencontre de demain sera à coup sûr inoubliable. Pour Isabelle et moi. Surtout pour nos gamins.

Nous discutons là une bonne heure autour d'un kopi, avant d'aller se rafraîchir au mandi. Udhien s'absente à nouveau deux petites heures avant de revenir contrarié. Les voitures se comptent sur les doigts d'une main dans cette région d' Halmahera, il n'a pas réussi a en trouver une pour notre trip de demain.

-    Cela fait loin pour s'y approcher en mobylette ? Je lui demande.

-    Non. Il faut une heure ou deux maximum de piste pour atteindre la base des montagnes. Mais nous sommes cinq. Cela va t'obliger à en chartériser quatre. Me répond il ennuyé.

D'un oeil souriant et d'une main rassurante sur l'épaule, je lui rappelle que l'essentiel c'est d'être ici. Avec lui. Le reste ne nourrit même pas l'anecdote.

Nous gagnons rapidement nos piaules vers 21 heures, car la journée de demain s'annonce longue, fatigante mais inéluctablement exceptionnelle.

Sur la route, je prête au soir une force inconnue. Seul devant mon carnet de voyage, l'intime obscurité m'aide à trouver les mots. Ceux qui sont juste. Ceux qui me permettent de relier les situations de la journée à l'artifice émotionnel qu'elles ont généré.

Bruits, odeurs, saveurs, images, émotions. Tout doit devenir mot.

Alors vient l'exercice compliqué de synthétiser son univers en voyage, de choisir une phrase pour ponctuer le fort ressenti.

Pauvre carnet. Je déchire, je souligne, rature, gribouille....Il retrouve le goût du calme dès lors que j'ai l'intime confirmation de mes sentiments.

- Allez, bonne nuit....

JOUR 2

Nous nous levons à l'aube. La journée s'annonce aussi belle que la lumière caressante. Après quelques pisang goreng (beignets de bananes) et un tonique kopi kosong, nous rassemblons nos affaires. Chargeons nos sacs d'eau puis de quelques vivres et quittons le losmen Barokah à pied. Sur la seule et unique route asphaltée de Subaem, un chemin.

Un chemin offrant moultes possibilités d'égarement. Perpendiculairement il existe tous les vingt mètres des départs de pistes, en direction des montagnes. Nous marchons une bonne trentaine de minutes sur la major avant de bifurquer à droite par un sentier de traverse.

L'ambiance devient immédiatement humide; calfeutrée par le couvert végétal et le toit vert des arbres, solides comme les colonnes d'un temple grec.

Un quart d'heure passe.

Les premières habitations nous apparaissent comme par magie, au détour d'une boucle déjà empruntée. Des fumerolles se dégagent des toits de palmes, il y 'a du monde. Les cabanes sont évidement rustique, construites dans un amas de débris modernes et végétaux. Nous approchons timidement malgré les sourires accueillants. J'intériorise stricto sensu de la tristesse, un malaise certain devant cette précarité.

 

Ils sont là. Assis .Ils attendent.

                   

            

Une même famille, trois hommes et deux femmes. Non, trois femmes. L'épouse du chef. Je suis invité par le patriarche à la rencontrer à l'intérieur de la hutte. Les enfants et Isa préfèrent rester à l'extérieur.

Les bras autour des jambes, elle est allongée en chien de fusil près du foyer intérieur. J'approche au rythme de mon accoutumance à l'obscurité. Elle tourne d'un quart la tête, je distingue son sourire mais l'ambiance me laisse présager le pire.

Elle grelotte, transpire abondamment, tousse. La malaria, m’informe Udhien. Les misérables conditions d'hygiène ont raison de chaque coin sensible de la peau. Visage, yeux et lèvres sont boursouflés....je marque intérieurement un recul, physiquement aussi sûrement mais je tente de lui faire bonne figure. Je suis son seul miroir.

Dans un effort incroyable, elle se lève et me présente son intérieur. Me propose une part du pain de sagou, refuge à mouches. Je la remercie et ressort très peu de temps après mon entrée. Je ne sais quoi penser, sinon l'impression d'être devenu un voyeur impuissant. Je fais part de ma gêne auprès d' Udhien; mais il trouve encore les mots justes.

     - Ne te remets pas en question Yann. Ne t’arrête pas à la maladie où à la misère. Vois l'homme. Laisse tes premières impressions là où elles sont. Pour l'instant c'est ton coeur qui réagit, et c'est bon signe. Le cœur est  la première porte de  l'esprit. Patientes et alors tu saisiras l'essentiel. Ils sont heureux et honorés, tu sais, qu'une famille soit venue d’Europe pour les rencontrer. C'est la première fois qu'ils voient des occidentaux.

Soudain des millions d'aiguilles translucides trouent le toit de la forêt. Aussitôt, le chef nous convie de la main à venir s'abriter sous la seconde cabane. Et puisque la pluie favorise les échanges, je tente de comprendre le pourquoi de leur sédentarisation.

Avant notre venue mon oeil curieux ne s'était posé sur aucun dispensaire, aucune énergie de confort, aucun jardin potager, aucune culture sur brûlis...Que chi. Rien de rien.

Il est vrai qu'il existe plusieurs manières de conceptualiser le monde mais ici il n' y a pas le moindre argument pouvant m'expliquer une migration vers ce prétendu meilleur.

-          Vous avez déjà vécu en jungle? Que je demande naïvement au chef.

-          Bien sûr, mais il y'a longtemps. Sa réponse soutire un rire de ses comparses.

J'embraie  par un maladroit :

-          Pourquoi avez vous quitté la forêt ?

L'homme marque une pause, le temps de la réflexion. Il est embarrassé, et semble ne pas savoir comment m'expliquer les raisons de leur arrivée dans les faubourgs de Subaem. Il me sourit et reste muet.

Qu'il soit intentionnel ou à l'origine d'une perte de mémoire, je comprends son mutisme. Ma question est à la base complètement sotte, une vie ne se réduit pas à une réponse surtout lorsqu'il s'agit d'une telle expérience. Il n'a peut être pas non plus choisit de mener une existence sédentaire.

Me voyant chahuté dans un dialogue intérieur, Udhien décide de m'apporter quelques éléments quant au parcours de ces anciens chasseurs- cueilleurs.

     - Qu'ils s'appellent Kusuri, Papous, Asmats ou Togutils ; ces nomades indonésiens ont tous un cheminement commun. Les politiques passées de transmigration et des droits traditionnels à la terre ont joués et jouent encore un rôle important dans leur sédentarisation. Notre gouvernement loue aux sociétés privées et autres investisseurs les terres nourricières de ces peuples; alors que des lois modernes, votées par ce même pouvoir, stipulent que ces communautés ont le droit traditionnel et foncier de ces forêts. Sans forêt leur survie n'est même pas envisageable. Mais les autochtones ne savent pas tout ça. L’ignorance les conduit à leur perte.

Et le problème majeur en Indonésie, Yann, c'est la corruption. Tout est corruption. Pour se donner bonne conscience et prouver à l'opinion internationale que l'état vient en aide à ces groupes considérés longtemps comme des « sous hommes »; le gouvernement construit des complexes. Ces structures pourraient s'avérer être un bon programme si l'aide proposée était globale (scolarisation, formations..) et surtout si la notion du choix de vie était respectée...Mmmmffh !! Mais voilà, dans la plupart des cas la sédentarisation est forcée. Ces complexes sont des parcs humains.

Et ceux que vous voyez maintenant viennent de ces complexes...

Cette rencontre avec les Togutils s'annonce plus sourcilleuse que je me l'imaginais, sentimentalement et intellectuellement parlant. Je sais d'ores et déjà qu'elle ne se limite plus aux images pittoresques...

Des sourires pour les remercier de ces riches minutes, une reconnaissance exprimée par le hochement de nos têtes, notre échange prend fin en même temps que la pluie. Je pars avec le sentiment confus mais convaincu de mon interprétation. Ces Togutils sédentarisés se consument dans le désespoir de se savoir condamnés à attendre un miracle...qui ne viendra jamais.

Ils sont toujours là. Dans leur boui boui. Tels que nous les avons laissés cet été. Avec leur fardeau sur le dos. Avec la même gentillesse et la même crasse.

Ils sont las. Assis. Et continuent d'attendre.

    

     Seuls véhicules dans les parages, nous n'attendons que peu de temps pour arrêter et chartériser quatre mobylettes. La suite de l'aventure est à une vingtaine de minutes d'ici mais nous l’appréhendons déjà. Udhien a prononcé le terme dur de « parc humain ». Que faisons nous ici ? Sommes nous à notre place ?

J’ai peur. Oui. Une vraie trouille. Celle qui vous rend les jambes molles...

Totalement imprévue il ' y a encore quelques jours cette future rencontre s'annonce comme une véritable insurrection de nos consciences, un affrontement intime. Loïck et Morgann sont encore trop jeunes pour apprécier finement la complexité de cette réalité lointaine; mais je sais qu'en leur fort intérieur l'ordre des choses ne sera plus le même qu'hier. Ils saisiront le véritable enjeu de leurs vacances en lisant ce carnet lorsqu'ils seront plus grands; ils réaliseront que nous ne sommes pas le centre de ce monde, pourvoyeur d'extraordinaires et troublants instants. Ils porteront en eux une part de la vérité des Togutils.

Derrière le chauffeur et sans casque bien entendu, chacun de nous enfourche une moto. Les enfants montent tous les deux sur la dernière 125. La ballade est sinueuse, rocambolesque mais fantastique. Le ciel est devenu une jolie phrase bleue ponctuée ci et là de nuages blancs. Cela frange magnifiquement avec le vert prairie des rizières.

     

        

Image hébergée par servimg.com

 

Les chemins empruntés se transforment rapidement en sillons de boue sculptés par les roues des trucks forestiers. La tâche du chauffeur devient plus périlleuse, hasardeuse et plus salissante...Au détour d'une boucle plus dessinée; l'arrière de ma bécane slalome et glisse sur une vague de terre molle….La roue avant se braque et s’immobilise dans le margouillis...Rémi Julienne ne ferait pas mieux; j'improvise sans filet un brillant soleil. Splatch !!! Mon sac à dos et le matelas de boue amortissent heureusement ma chute…j'en sors indemne; aucune égratignure, que des éclaboussures.

  • Apa kabar
  • Kabar baik, terimah kasih.

Nous continuons et poursuivons notre trajet sur la tortille encaissée. Quand un petit cours d'eau, bordé de solides arbres et de frêles buissons décide de nous faire barrage. Contourner n'est pas Indonésien, mon driver n'hésite pas un instant. Le ressac de notre passage caresse mes mollets croûtés, dégoulinants maintenant comme du rimmel sur un oeil pleurant.

  • Cela te fait une belle jambe. Se raille ma tendre.
  • Tu n'as encore rien vu, vise un peu mon derrière.
  • Ah !! on dirait que tu ...
  • Oui oui c'est bon j'ai compris.

Rivière franchie, nous débouchons sur le complexe; installé à l'abri de grands arbres. Nous nous arrêtons en face d'une insolite église protestante. Le complexe nous apparaît comme un immense damier sans âme, construit dans un décor que tout voyagiste vend. L'aspect phénoménal de cet environnement troublant est son côté propre, carré, attirant. Son côté carte postale. Les montagnes en horizon, le village est bercé par le chant de la rivière, noyé dans une jungle inextricable où ne coure aucun autre sentier...L'impression d'une Huelgoat ou une Brocéliande asiatique, peuplée d'esprits anciens et de lutins malheureux...C'est un joli coin. Mais les légendes ou plutôt les secrets ; eux ; sont dans l'envers du décor, dans le coeur de ces hommes.

  tre irruption suscite immédiatement de la stupéfaction, du stress aussi. Certains enfants marquent un recul. Si nous sommes les premiers bule (blancs) qu’ils voient, c’est aussi le premier village de la sorte que nous découvrons. Comment faire face. Restons ce que nous sommes. Nous n'avons de toute façon pas d'autre partition à jouer que la simplicité.

Nous saluons un petit groupe de surpris, assis devant une baraque. L'un d'eux nous sourit, et se lève doucement et vient à nous. Les paroles enflent au loin, notre présence est remarquée. Une grappe de bambins, de femmes et d'hommes s’attroupe pour nous voir.

Les sourires ne sont pas forcément de mise, et c'est normal. On ne s'attendait pas à un accueil comme celui des jours passés dans l'archipel de Gura ici. La vie ne leur a appris que la méfiance envers les étrangers. Mais ils ne sont pas distants non plus. Les minutes passent. Les lèvres se dérident. Grâce à nos enfants encore une fois de plus.

Attirée vers les jeunes enfants depuis son plus jeune âge, Morgann développe un sens incroyable de la relation. En un sourire elle tisse des liens qu'on ne pourrait faire par la parole.

 

Tous les enfants du village sont là. Tous nous explorent du regard, certaines curieuses viennent malaxer les bras et joues envieuses de Morgann. Cela rit mais parle peu.

A l'estime et à l'invitation d'un moustachu nous entrons dans la première baraque du village. Construite en dur, elle offre pour seul confort son toit. Le sol en terre battue, l’intérieur me rappelle notre tente familiale : une modeste pièce à vivre, trois cages à lapins disposées sur la largeur en guise de chambres. Un camping de la misère.

 

Cinq chaises nous sont portées et installées en face de notre hôte à moustaches. Plusieurs vingtaines de curieux cernent la maison maintenant. Ici pas de serrure, on nous observe alors  dans chaque interstice qu’offre les planches murales. Il rentre dans la pièce autant de curieux que de sceptiques. Comme pour une photo d'équipe les petits se positionnent assis par terre, les aînés debout derrière eux.

Nous sommes assis là, au milieu de ces personnes. Puisque les yeux sont une fenêtre sur notre pensée, je lis dans leurs regards des multitudes de questions. Dans chaque œil, une interrogation.

Qui êtes vous, que faites vous ici, pourquoi venez vous…

Je me tourne et déchiffre dans les prunelles de ma femme un grand. Que faisons nous ici ?

Une gêne pointe son nez au fur et à mesure que le dialogue s’installe. C’est  MON malaise, puis notre malaise. Je suis léthargique, paralysé à l’idée que je ne pourrais répondre à aucune de leurs attentes.

Je me sens bien con. J’ai  honte.

Si je ressentais quelques tempêtes  lors de nos rencontres passées, j’éprouve aujourd’hui une sorte de raz de marée intellectuel. Une vague d’émotion si haute qu’elle rase tout bas mes soifs de découverte  «  no limit ».

Que je sois bouleversé, soit. Je l’ai cherché et bien trouvé. Mais je ne peux plus, je n’ai pas le droit d’entretenir ce faux espoir que je provoque inconsciemment.

A  mon addiction de rencontres et à notre passion du voyage, nous n’avons vu en cet instant que  des pleurs, des regards désespérés et des attentes humanitaires qu’on ne pourra jamais rassasier  …je me suis trompé. Pourquoi sommes nous venus.  Nous ne sommes pas armés et assez qualifiés pour entreprendre ce genre de voyage expédition.

Il est compliqué pour moi, pour Isabelle de décrire l’intensité de ce spectacle. Oui spectacle, le terme est dur. Fort. Comment pourrait on le qualifier autrement sinon que nous sommes les spectateurs d’un film auquel nous ne pourrons pas changer la fin?

Voir pour voir. Rencontrer pour rencontrer….Cette vision occidentale du voyageur  ne doit pas se limiter à l’envie individualiste et égocentriste. Rencontrer c’est  aussi prendre le risque de changer l’évidence de vie de l’autre.

Aller sur ce coin d’Halmahera c’est aller loin, mais surtout aller au bout de soi-même. Tout  en acceptant d’être un actif stérile à leur condition.

Nous repartons d'ici pas tout à fait les mêmes.

 

 

Udhien me met au fait qu’il est préférable que nous retournions vers Subaem pour déjeuner ; car nous devons nous donner un maximum de temps pour trouver en forêt le peuple Ohonganamanyawa.

Le repas passe difficilement et l’appétit n’est pas au menu. Comment réussir à manger après ce matin.

Nous ne nous attardons pas et reprenons la piste très rapidement. Nous bifurquons à droite après le pont enjambant la rivière Dodaga.

La piste tire tout droit vers les montagnes ; et des deux côtés les rizières nous cernent. Paysages inchangeables durant une bonne quarantaine de minutes. La piste se transforme en une béante artère lorsque nous approchons des jungles de montagnes. Ces grandes vertes du bout du monde ont commencé elles aussi à  être lacérées, éventrées par les tronçonneuses et les monstres motorisés.

Une grande balafre permettant une extraction minière et un acheminement plus aisé aux quelques camions circulant dessus. Nous ne voyons aucun de ces engins de la mort.

 

Nous montons. Sans cesse. La piste épouse le dénivelé. Dans un sursaut, j’aime à croire que la jungle se défend. Armés de leurs racines les colosses survivants sillonnent le sol ;  percent et creusent de leurs griffes la piste. Si ces coupes et prélèvements voraces de minéraux ont un impact direct et négatif sur l’équilibre fragile de ces écosystèmes ; je les imagine aussi annihilant pour les peuples vivant près d’ici.

Nous grimpons encore. Tant parfois qu’il faut descendre de l’impuissante mobylette et lui pousser au train pour continuer l’ascension. Les variations dans le paysage sont impressionnantes au fur et à mesure que nous prenons de l’altitude. De la piste pierreuse se dresse par endroit des tunnels organiques, hérissés d’une nef transversale végétale. Ouvrant une fois passés sur des volutes humides, se déchirant pour laisser entrevoir des panoramas verdoyants. Quelle ambiance fantastique. Bercés par les chants de la jungle les rivières serpentent, les fumerolles blanchâtres de quelques foyers s’échappent du manteau vert, pendant que les cacatoès prennent leur envol à notre passage.

 

Après cinquante minutes de grimpette, la piste redescend vers la plaine veinée de cours d’eau et de rivières. Nous roulons cahin-caha encore une trentaine de minutes avant de marquer le terminus devant d’improbables feuillus.

L’aventure commence ici. Sur ce chemin de racines et de boue.

 

Deux heures maintenant que nous jouons des bras avec fougères et autres euphorbiacées. Nous vivons un remake de notre trek à Sekayu en Malaisie : la jungle le retour ! Sangsues 3 / Yann 0.  Les petites bêtes sont aussi de la fête. La chaleur est moite, l’ambiance humide et chaude. Dure pour les organismes.  Les quinze kilos du sac commencent sérieusement à me peser. Que faire pour soulager mes épaules. Je tente tout. Les mains sous les sangles ; une main en soutien, l’autre sur la bretelle ; la tente sous un bras, puis sur l’épaule…. Rien n’y fait. J’en bave.

Ne manquait plus que la plainte d’un de mes schtroumpfs :

-          Papa ça me pique ces trucs marron !! J’en ai marre  là, c’est encore loin les Togutils ?

-          Oui ma schtroumphette…loin…très loin…

Quel affreux Gargamel je fais. Ma Morgann attendait une réponse d’un grand schtroumpf…pas celle d’un papa qui s’étiole.  J’aurais pu lui dire que ces herbes ressemblent au datura, cette plante aux fruits épineux .Elle a dix ans et passe ses vacances ici, au bout du monde. Elle ne sait pas où elle va. Ni vers quoi elle marche. Comme moi.

Je me retourne. Loïck et Isa sont cuivrés, moi oxydé, mais ils avancent sans broncher. Pas un mot. C’est rude aussi pour eux mais ils sont courageux. Inébranlables dans l’effort.

Combien de femmes auraient accepté de venir ici. Combien de fils auraient approuvé de venir ici. Je ne connais qu’eux. Et c’est les miens. Je suis fier de mon clan.

On déambule, on patauge, on avance, on piétine. Mais on observe.

Manioc, mangue, ananas, papayes, pommes de terre douce, bananes, coco, araignées, moustiques, pythons…Sic !

La machette d’Udhien nous ouvre le chemin depuis une trentaine de minutes. Nous progressons lentement, ce qui ravit les fourmis rouges. Nos pantalons en sont infestés, nos mollets  persécutés. Nous sommes bouffés jusqu’au pli du genou.

Deuxième rappel de ma schtroumphette. Sur un ton plus sévère.

-          Ce n’est pas en pestant, Morgann, que nous les trouverons plus vite. Regarde ta montre et quand la grande aiguille sera  sur le 8, nous ne serons pas loin.

-          Mouais… dis plutôt sur le 28 !

-          Combien y a-t-il d’heures dans une journée Morgann ?

-          Trop.

J’adore quand elle râle. Elle ressemble de plus en plus à sa mère….pas taper, pas taper…

Nous passons une petite rivière et devons ôter chaussures et remonter les pantalons.

-          Selamat Tinggal les fourmis (au revoir)!!  Jubile Morgann en voyant les nuisantes rouges tituber dans le courant.

Distinguant le rire de Loïck parmi les sons environnants et le bruit sourd d’une cascade se rapprochant ; je me retourne pour connaître la raison de son fou rire.

La cerise sur le gâteau.

Isabelle qui a décidé de rivaliser avec Morgann, dans le  concours « Je n’en rate pas une », n’a rien trouvé de mieux que de conserver ses chaussures aux pieds. Le résultat est immédiat. Le limon boueux du cours d’eau s’est chargé d’aspirer une de ses grolles.  Adoptant l’attitude d’un échassier repliant une de ses pattes, ma femme se gausse littéralement.

Mme Bean

Les pieds et les chaussettes crottés, la marche reprend ses droits et ses travers.

Au fur et à mesure que nous progressons la force et la puissance de l’eau est plus audible. Comme si nous étions en haute altitude, les paysages changent pas à pas. C’est au sol que c’est le plus impressionnant. Le couvert végétal varie sur une centaine de mètres. Par endroit il est pénible de marcher, surtout où évoluent ces plantes grasses ressemblant à des nénuphars sur terre. Le terrain devient alors plus mou et vient s’accrocher par kilo à la semelle de nos chaussures.

               

 

Nous arrivons à la cascade. Au son nous la devinons exceptionnelle.

Elle l’est. Jamais rien vu de tel. C’est beau à en pleurer.

                                                          

 

Une centaine de mètres de turbulence en pleine jungle. Des dizaines et des dizaines d’étages, chacun formé d’une ou plusieurs baignoires naturelles. Le retentissement est assourdissant d’émerveillement.

 

Udhien et Morgann

 

-          On peut se baigner Papa ?

Il est 16 heures et la nuit arrive dans deux heures. Mais on est en vacances. La journée a été rude.

Je n’ai pas eu le temps d’acquiescer que mes deux voyageurs en herbe barbotent en slip dans  la première piscine translucide.

Nous les imitons.

Nous soufflons ici presque une heure. Nous  revêtons nos effets malodorants en ayant malgré tout la sensation d’être propres.

-          Nous allons remonter la rivière Dodaga, Yann. Les Ohonganamanyawa vivent en jungle mais jamais bien loin de l’eau. Et s’ils n’ont pas bougé depuis la semaine dernière, nous ne sommes plus très loin. Me dévoile Udhien.

-          Tu es vraiment venu ici la semaine dernière ?

-          Oui. Ils se déplacent constamment. Je souhaitais localiser la famille pour épargner à vos enfants une marche plus longue que j’ai rencontrée il y a plusieurs années, et lui demander si elle était favorable pour vous rencontrer.

-          Cela signifie que tu as mis ton activité professionnelle sur pause une semaine de plus pour nous ?  Et cette famille, tu l’as retrouvée ?

-          Oui, mais c’est rien. Vous êtes mes amis. J’ai marché trois jours pour retrouver leur piste.

 

Je suis sidéré par sa bonté. Mes yeux brillent.

-          Et que t’ont-ils répondu quant à notre présence ?

-           Nous ne serions pas là s’ils avaient marqué quelconque  réticence. Au contraire, ils sont ravis qu’une famille française s’intéresse à leur quotidien.

Nous longeons donc Dodaga, étonnante par les formes qu’elle emprunte. Tantôt puissante et étroite, successivement large et sereine. La nature est belle. Simple. Magique.

L’eau concentre la vie.

 Au détour d’une de ses ondes, l’habitation nous apparaît comme par alchimie. Nous approchons dans un dédale émotionnel. Morgann, en curieuse assurée, nous précède.

Maison de Papa

Nous sommes vus. Des douzaines d’yeux noirs en amande nous fixent.

Stupeur. Etonnement. Interaction. Ils ne nous attendaient peut être pas aujourd’hui.

Un vieil homme en pagne se lève et vient à nous, le reste de sa famille demeure sous l’abri du patriarche.

Udhien vient à son contact.

A la suite de quelques mots échangés, l’aîné Ohonganamanyawa ; Papa ; nous invite de la paume de sa main à se rapprocher de sa cahute traditionnelle. Nous offrons les présents qu’Udhien nous avait conseillé de porter. Cigarettes et cordelette.

Strictement édifiée de végétal, la maison s’organise en deux parties bien distinctes. La plus spacieuse est en contrebas de la plus petite, réservée elle au couchage. Les sols sont tapissés de nattes organiques tressées. Nous sommes conviés à s’asseoir sur le plus grand caillebotis, aux côtés du chef indigène et d’une poignée d’hommes. Seuls les anciens sont à demi nus, les plus jeunes ont adopté les habits occidentaux. Une identité culturelle en pleine mutation.

      

   

Les heures précédent le déclin du soleil sont timides, gauches, nébuleuses, riches, souriantes. Superbement hallucinantes.

 Journée d’une autre époque.  Entre la tradition et la modernité.

Jour 3.

J’ai laissé mon carnet au repos ces deux journées. Par manque de temps et par souci de coucher à froid, une fois revenus sur Ternate, nos impressions vagabondes. Je tiens à souligner aussi que mon carnet n’a nulle autre ambition que de relater notre voyage, de retranscrire un instantané de mode de vie communautaire. Aucun concept, aucune théorie, aucune étude sur les caractères ou codes socio- culturels.

C’est un simple et ordinaire carnet de voyage.

Nous nous levons très tôt le premier jour. Et malgré la fatigue de la veille, la nuit n’a rien réparé. Pour dire vrai nous avons très mal dormi. Pas tant pour le manque de confort, car nous dormons à même le sol, non. L’abominable chaleur.  Les tentes de camping en polyester c’est infernal. La température atteint des sommets au milieu de la nuit. Et pas moyen d’ouvrir la toile pour modérer les organismes ; les araignées, mille pattes géants, scolopendres ou serpents s’en donneraient à cœur joie.

 

L’habitation parentale borde et surplombe un bras sinueux de la rivière  Dodaga. Avant de partir prendre un cour de chasse, nous optons pour une toilette dans la rivière. En père soucieux, je demande à Udhien si dans l’affluent nous ne risquons pas de partager le bain avec crocodiles ou bestioles aussi sympathiques. Notre ami qui ne rate aucune occasion de se payer une tranche, se paie ma tronche… Avertis de ma gaucherie; les chasseurs Gerson, Adi et Subuh emboîtent le pas hilare d’Udhien.

 Les Ohonganamanyawas, qui signifie le peuple de la forêt,  vivent en famille. Il n’existe pas de villages proprement dits, aucun groupement d’habitations. Une maison, une famille. Chaque habitat est isolé d’une ou plusieurs centaines de mètres de son voisin.

Alerté par les esprits de la forêt, le voisinage de nos hôtes nous rendent visite avant notre « traque »et demandent à Udhien si nous souhaitons voir où ils vivent. Nous leur promettons d’y aller demain après midi.

Il est 5 heures à ma montre. Nous partons au cœur de la forêt.

Les muscles saillants, le pas décidé, des longues sagaies et une machette à la main, les trois chasseurs nous édictent le rythme. Adi, peu souriant, semble avoir plus de caractère et d’assurance que les deux autres. Le visage fermé, il mène la barque. La corde, amenée la veille, coiffant une de ses épaules. C’est lui qui décide des chemins à emprunter.

Gerson et Subuh suivent le meneur tout en se retournant pour nous prévenir des pièges de la nature. La jungle est belle. Avec ses gouffres verdoyants, ses oiseaux colorés la grande verte pourrait prendre place dans n’importe quel imaginaire. Mais sa beauté peut être trompeuse, le danger peut être sous chaque feuille. Les serpents sont ici très nombreux, et leur morsure souvent mortelle. Ils sont amusés de nous voir réagir à leurs recommandations. C’est la première fois qu’ils voient des occidentaux relatent ils à Udhien.

Leur enthousiasme à notre égard est une chance singulière. Il favorise ainsi nos échanges et enrichit notre ignorance. La marche devient un outil pédagogique.

Gerson pivote et s’adresse à moi, Udhien traduit:

     - La forêt appartient à leurs ancêtres. Il me raconte qu’ils trouvent tout ce qu’ils ont besoin pour vivre et se soigner. Mais seuls les hommes peuvent y chasser. Seul l’homme peut prendre la vie, la femme la donne.

Nous voyant intéressés,  Subuh  nous professe alors du doigt ou du bout de sa lance une leçon de phytothérapie. Et illustre de gestes démonstratifs la manière dont la plante doit être utilisée et sur quelles parties du corps elle est sensée agir.

Subuh

-          Celle-ci soulage les maux de ventre après être macérée, une fois broyée l’écorce de cet arbre apaise le mal de dents…

-          Subuh est le sorcier de la communauté, me rajoute Udhien.

-          Sorcier c’est l’équivalent d’un chamane ?

-          En quelque sorte oui. Subuh est le lien symbolique de médiation entre les êtres humains et les esprits de la nature qui peuplent la forêt de Dodaga. C’est l’homme de la connaissance.

-          Je pensais que seuls les anciens pouvaient devenir chamanes. Ils sont animistes donc…

-          Subuh est le fils du chamane de la communauté.

Je suis scotché. Immensément de mal à réaliser où je suis, et devant qui nous sommes.

Evoluer dans cette jungle n’est pas une partie aisée. La végétation est hostile, tout coupe, tout pique. La moindre glissade dans les dix centimètres de confiture qui tartine le sol ; verrait sa main, désireuse de s’agripper, se parer des plus belles aiguilles du coin !

L’enchevêtrement de lianes, de racines, de feuilles et de troncs est décourageant par son aspect impénétrable. On commence à en baver.

Eux sont pieds nus. Sereins. Même cadence.

Adi freine sa course, puis s’arrête. Les pièges seront posés ici, car il a relevé des traces de sangliers. Nous sommes ravis.

 En deux trois mouvements, le régent indique à ses paires là où les pièges doivent être confectionnés.

Gerson et un des fils de Papa

 

Adi à gauche

Le cours est magistral là aussi. Comme pour la  recette d’un grand chef, les ingrédients des pièges sont découpés, entaillés, tranchés, bardés, liés, assemblés, ficelés, bridés…

C’est du grand art. Les Ohonganamanyawas sont des oeuvriers. Des artisans de la vie.

Nous ne comprenons pas toutes les ruses du système élaboré, Adi déclenche alors un de ses traquenards. Les gosses en redemandent comme s’il s’agissait de dessert. Nous sommes tous les quatre émerveillés et estomaqués par l’ingéniosité qu’ils développent. Chaque sanglier qui passera par ici, ressortira avec un pieu acéré dans la panse.

                                          

Les yeux ne trahissent jamais, ils se sentent fiers.

L’après midi est déjà bien entamée, nous rebroussons chemin vers le carbet de Papa. Les heures de lumière restantes sont consacrées à notre détente dans la rivière Dodaga.

Plus tard avant la nuit, en lourde fonte, nous apparait un orage prometteur. Et dans l’accord le plus parfait un concert de batraciens bariolés chante la pluie.

Nous endossons les ponchos et  profitons du crépuscule  pour se reposer. Ne rien faire. Etre là.

Dodaga

Jour 4.

Si la jungle demande de la sueur et de l’effort à celui qui s’y aventure le jour, la nuit n’offre guère de répit. Elle aurait pu être douce sans ce coq azimuté et déraisonnable, mes tympans cocoricotent encore. Quatre heures ça fait tôt. Et les sauts de puce de Morgann dans la tente, ça fait trop.

Je me lève.

Le vent est tombé, Dodaga frémit. J’entre dans l’eau. Elle est fraîche. Revigorante.

Au loin décolle un aigle pêcheur. Départ arrêté comme un boulet de canon. Sa charge disparaît dans un fracas de brume, enivrant l’air de son glatit. Les poissons, plutôt curieux qu’inquiets, tournoient et nagent de manière filée…oh ! une anguille.

Bon dieu qu’on est bien près de l’eau.

Dekelu, une dizaine d’années, vient sur les coups de six heures puiser de l’eau. Elle est surprise de me voir nager. Le regard de cette petite puisatière en dit plus que des mots. Sourcils froncés, ses billes trahissent des maux. Je la trouve tristement belle.

 

Dekelu

Elle est effrayée de me voir peut être. Alors je lui souris. Son visage s’illumine. Je suis éclairé.

Le village s’éveille. De l’autre côté de la rive, deux Ohonganamanyawas sont déjà à l’ouvrage sur leur pirogue de fortune. A l’aide d’une perche sur un simple arrangement de bambous légers et de branches fibreuses, les hommes voguent. Je suis envahi par la sensation de vivre un monde premier. Je laisse le temps s’écouler avec béatitude.

Udhien et Gerson me rejoigne sur le promontoire dominant le méandre.

-          Paggi Yann. (Bonjour)

-          Paggi.

-          Gerson me dit qu’il ne faudrait pas trop tarder pour relever les pièges.

-          Ok, je vais réveiller mon équipe.

Quelques biscuits et tranches de pain de mie en guise de petit déjeuner, nous reportons nos pas sur la piste d’hier. Morgann aurait préféré dorloter le chien avec Dekelu, et elle nous le fait savoir. Douce râleuse.

Les déluges nocturnes ont rendus la jungle plus grasse qu’hier. Dégageant ainsi des odeurs jusque là encore inconnues. Des effluves de sauna, mais poivrées ; cela nous chatouille le nez.

Adi nous demande le silence le plus total à partir de ce ruisseau que nous traversons. Et nous explique :

-          Le sanglier est un animal nuiteux et il  craint l’homme. L’approche de celui le fait fuir. Le bruit de nos pas les mets en panique...surtout s’ils sont blessés. Une charge de l’animal sauvage peut être brutale et périlleuse pour nous.

Je réalise sur le coup que cette battue n’a rien d’exotique et d’amusant. Le danger est réel. Mais les Ohonganamanyawas sont de redoutables et prévenants guerriers. Rien ne s’improvise. Avec eux nous nous sentons en sécurité.

Pour faire face à une éventuelle charge, les trois hommes taillent dans de larges bambous des pieux longs comme deux hommes. L’excitation est à son comble lorsque nous franchissons le dernier marécage. Le cœur à cent à l’heure, tambour battant dans la poitrine.

 La tribu ne ramènera pas de viande aujourd’hui. Mais un des pièges s’est déclenché. Celui d’Adi. Les chasseurs échangent puis conviennent de reposer et rectifier leurs mécanismes.

-          C’est un sanglier qui a mis en branle le système ? je demande.

-          Non c’est un animal plus petit et plus léger. Nous devons rectifier l’éveilleur au sol. Le déclenchement était trop sensible. Me répond Subuh.

-          J’ai vu un arc et des flèches près de l’autel dans la maison de Papa ; vous ne chassez pas avec ?

-          Rarement en jungle, car une flèche tirée en forêt est souvent une flèche perdue. Chasser  le gros gibier à l’arc s’avère être une traque bien compliquée. Les blessures occasionnées par une flèche sont peu profondes, alors nous badigeonnons les pointes d’une sève mortelle. L’ennui c’est que l’animal ne meurt pas immédiatement, et nous perdons couramment sa trace.

Nous n’avions entendu que cela que dans Ushuaia nature. Je suis fidèle des émissions du Hulot, mais dans la bouche de Gerson, les propos ont une autre saveur.

-          Ils sont déçus de ne pas avoir pu vous montrer le fruit de leur chasse. Ils souhaitent que vous restiez davantage de jours. Nous communique Udhien.

-          Dis leur que l’on aimerait aussi. Mais on a notre avion après demain pour Jakarta.

-          C’est ce que je viens de leur dire.

Adi et Subuh architecturent des pièges à collet, pendant que Gerson s’occupent de la sensibilité du mécanisme de la flèche.

Nous restons à distance et admirons une fois de plus le travail réalisé. Le collet est muni d’un mécanisme à ressort, un solide tronc cintré à la main jusqu’à épouser la forme d’un arc. Le piège est tendu et le nœud coulant enterré superficiellement sur un sentier fréquenté par le gibier. Lorsqu'un animal foule un morceau d'écorce placé sur une petite fosse creusée sous le nœud coulant, le piège se détend, et le nœud coulant se resserre sur sa patte.

-          Qui veut faire une démonstration ? demande Adi, amusé.

Nous avons promis à Silao de lui rendre visite cet après midi, nous nous hâtons sur le retour.

Gerson nous accompagne car Silao est un membre de sa famille. Les deux jeunes fils de Papa nous suivent aussi. Ils ont montré hier au soir à Loïck comment chasser au lance pierres.

Gerson m’explique qu’il vit dans un village situé à plus de deux jours de marche d’ici. La raison de sa présence ici  se réduit à son  souhait de se rapprocher des tribus du littoral, comme il dit.

-          Gerson est la première génération du bouleversement du mode de vie culturel, me glisse Udhien. Regarde, les copains de Loïck ne portent pas le pagne non plus. La tradition se perd. Les Ohonganamanyawas sont sur le déclin.

-           Comment l’expliques-tu ?

-          Comme je te disais l’autre jour. L’appât du gain. Grand nombre de Sulawesiens et Javanais ont débarqué ici il y a vingt ans pour exploiter les ressources de la région. Le contact avec les indigènes était inévitable. Ils sont devenus en butte de la marginalisation puis de la discrimination raciale. Ils paient toujours le prix de leur différence. Depuis huit ans que je viens, je leur répète sans cesse que la vraie richesse c’est d’être différent.

 

Nous passons la maison de Papa, et longeons le flan EST de Dodaga. La cabane de Silao est à dix minutes. Alors que nous nous approchons, Gerson lance un court cri chanté. Un même son revient en écho.

-          C’est Subuh. Affirme Gerson, alors que la maison n’est pas en vue.

Cinq encablures plus loin, nous avons la confirmation. C’est bien lui.  

 

Subuh est assis derrière une vieille femme, l’épouse de Silao. Lui est absent. Subuh parait l’embrasser dans la nuque. Subuh pratique.

Il semble vouloir aider la femme de Silao à se lier avec une énergie spirituelle. Subuh médite. Tremble. Invoque les esprits. Insuffle de la fumée de cigarette sur la nuque de la femme Ohonganamanyawa. Tout n’est qu’interprétation de ma part et je me garde bien de savoir ou de demander à Subuh ce qu’il soigne. Je crains d’enfreindre son essence chamanique, de contrarier les ancêtres.

L’abri familial de Silao est semblable à celui de Papa. Un autel en végétal tressé, empli d’offrandes aux esprits.  Des mâchoires de sanglier sont exposées en trophées. Mon regard s’attarde sur l’arc et les flèches de Silao, ce qui n’échappe pas à Rani ; un des fils du chef de maison.

 

Il sort l’arme et les flèches de la planque et me les présente. J’examine l’arc de Silao comme un enfant baverait devant un pistolet de cow-boy. L’arc est monstrueux par sa grandeur, il approche le mètre 80 aisément. Soigneusement décorées, les flèches sont en bambous, toutes serties d’une pointe en bois dur.

Rani nous fait une démonstration de tir.

 

Rani

J’éprouve une réelle fascination.

Le vent siffle dans les arbres comme les abeilles, nous devons butiner ailleurs. Retourner à notre ruche avant le crépuscule. Ce moment béni.

 

Nous passons notre dernier soir, comme ceux passés. A parler, échanger, et jouer ensemble.

 

Demain nous devons partir.

Jour 5.

Effondrés comme des masses, nous nous levons comme des plumes. Mon équipe se rode quand il faut s’en aller.

L’humeur est mitigée. Comme le ciel aujourd’hui. Partagée entre la joie du retour, et le chagrin de quitter ces personnes. Le vrai rapport de force arrive seulement quand il faut payer l’addition. Je ne suis pas fort pour des adieux.

 

Papa

Une photo pour immortaliser notre amitié. Dekelu prend la main d’Isabelle. L’émotion atteint son paroxysme quand Papa m’offre deux de ses flèches.

Papa, Dekelu, Rani, Subuh, Silao, Gerson, Adi et vous autres Ohonganamanyawa… restez ce lac de nuages isolé des massifs comme une île sur un océan cotonneux.

Restez droits comme les arbres de votre forêt. Résistez aux tempêtes. Ne pliez pas.

Selamat Jalan. Bonne route.

 

Mektoub, Udhien. C’est écrit.